Biennale de Venise : l’incontournable rendez-vous de l’art contemporain

Depuis hier, et même depuis le 29 mai pour les VIP, le monde de l’art contemporain – conservateurs et commissaires, artistes, marchands et collectionneurs – se retrouvent pour sa grand-messe : la Biennale de Venise, Exposition internationale d’art.

Permettez-moi un brin d’histoire avant d’entrer dans le feu de l’action. La première Exposition Internationale d’Art de la Cité de Venise avait ouvert ses portes le 22 avril 1895 et avait accueilli 224 000 visiteurs lors de sa fermeture le 22 octobre – à titre comparatif, la 54e Biennale a accueilli 440 000 en 2011. C’est en 1897 que la manifestation prend le nom de Biennale et à partir de 1972 seulement qu’elle devient thématique – son premier titre est alors « Opera o comportamento » (oeuvre ou comportement).

Les « Giardini » constituent le noyau premier de la manifestation et abritent 28 pavillons nationaux  – dont la construction remonte pour la plupart au début du XXe siècle et qui sont propriété des états qu’ils représentent. La Biennale annexe les espaces historiques de l’Arsenal en 1999 et ne cesse à chaque nouvelle édition d’étendre ses tentacules à travers la ville, dans les églises, les palais et les musées, jusque dans les plus petites îles de la lagune, qui accueillent nouveaux pavillons nationaux ou évènements collatéraux – dont la liste semble elle aussi exponentielle (48 projets au programme cette année, contre 37 en 2011).

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Commençons donc notre parcours 2013 par les participations nationales, réparties dans les « Giardini » (28),  l’Arsenal (24) et dans la ville (36) : 89 participations cette année, avec dix nouveaux venus dont l’Angola, la Côte d’Ivoire, le Kosovo, le Koweit, les Maldives ou le Vatican! On parle toujours des nouveaux venus, mais n’oublions pas les absents, comme Singapour – qui participe régulièrement depuis 2001 – ou Saint-Marin, qui pour des raisons financières, qui pour des raisons de changement de gouvernement (les participations à la Biennale étant du ressort des ministères de la culture de chaque nation). Cependant, le nombre toujours croissant de participations nationales, ainsi que la présence durable de nations dites émergentes, démontrent l’importance de l’événement. La Biennale de Venise se présente comme un panorama des tendances de l’art contemporain; si elle reflète le système de l’art, elle tend également toujours plus à refléter les préoccupations et réflexions des artistes, qu’ils soient confirmés, émergents ou en marge de ce système. Ainsi, le 89e pavillon national de cette édition 2013 est symptomatique de l’ère du temps : le pavillon de l’Etat « Garbadge Patch » (ou zone d’ordures) est un projet performatif de l’artiste italienne Maria Cristine Finucci. Les débris et autres rebuts de notre société consumériste qui s’agglutinent en îlots artificiels dans les océans sont à l’origine de ce projet développé en collaboration avec l’Université Ca’Foscari et soutenu par le ministère de l’environnement italien. L’artiste projette ce phénomène dans le futur, où il constitue un sixième continent, artificiel, une « nation » fantôme totalement inventée par l’homme… osons espérer que cette œuvre ne devienne pas prophétique.

Citons encore parmi les particularités dans la répartition des pavillons, l’échange d’espaces entre le pavillon national français et le pavillon national allemand, un projet depuis longtemps discuté mais qui prend véritablement sens en cette année de jubilée de l’amitié franco-allemande (Traité de l’Elysée de janvier 1963). Sachez aussi que si les pavillons nationaux sont gérés par des gouvernements et que la condition de participation pour un état est d’être officiellement reconnu par l’État italien, cela n’exclut pas la participation d’« outsiders » comme le Tibet ou la Palestine, ou encore la Catalogne ou l’Ecosse, dans le programme des événements collatéraux : ils font ainsi partie intégrante du programme de la Biennale et  garantissent à la manifestation la liberté et la diversité des perspectives culturelles.

Maintenant, vous attendez certainement de moi que je vous oriente sur les pavillons à ne pas manquer, mais mon jugement sera forcément partial, puisque chauviniste si je m’arrête sur le valaisan Valentin Carron qui occupera le pavillon suisse (photo ci-contre) , puisque eurocentriste même en vous citant Alfredo Jaar (Chili) et Thea Djordjadze (dans le pavillon Géorgien) ou Akram Zaatari (Liban) tous déjà bien connus en Europe  voire établis en Europe, ou  subjectif en tant qu’inconditionnelle – ou presque – du pavillon danois (qui accueille cette année Jesper Just) ou de l’oeuvre de Berlinde De Bruyckere (pavillon belge), et d’autant plus subjectif que je ne vous citerais des noms que sur liste et pas sur la base de leurs travaux exposés à la Biennale. Je pourrais encore faire preuve de peu d’indépendance de jugement en nommant des artistes bien connus comme Jeremy Deller (pavillon britannique), Anri Sala (France) ou Joana Vasconcelos (Portugal).  Cependant, la visite de l’amateur et du néophyte à la Biennale de Venise est avant tout une histoire de découverte(s) et de coups de cœur, laissez-vous donc plutôt guider par votre esprit d’aventure. Vous serez d’autant plus en accord avec l’esprit de cette 55e Biennale qu’elle veut non seulement marquer volontairement sa distance envers le « système » de l’art, mais se faire l’écho de l’art contemporain d’aujourd’hui où l’œuvre d’art constitue le moment du dialogue entre l’artiste et le regard et l’émotion du spectateur. Pour la liste complète des participations nationales, cliquez ici.

Chaque année est nommé un commissaire de la Biennale de Venise dont la mission est de donner le ton avec une exposition qui occupe le pavillon central des « Giardini » et l’Arsenal. Le commissaire de cette 55e Biennale est l’italien Massimilano Gioni (*1973, photo ci-dessus), curateur et critique d’art basé à New York. S’il est le plus jeune à tenir ce rôle, il n’est pas le moins expérimenté à ce délicat exercice puisqu’à son palmarès figurent déjà la Biennale de Venise en 2003 – il était alors commissaire de la section  « La Zona » –,  Manifesta 5 à San Sebastian (E) en 2005 – dont il a été co-commissaire  –  et la 8e Biennale de Gwangju en Corée du Sud, en 2010 – dont il était le commissaire. Le projet présenté par Massimiliano Gioni est des plus ambitieux : Il Palazzo Enciclopedico (le Palais encyclopédique). Inspirée d’une utopie de l’artiste italien Marino Auriti, qui imagine une sorte de tour de Babel de l’art sous la forme d’un immeuble de 136 étages devant être construit à Washington, s’élevant à 700 mètres de hauteur et occupant plus de 16 blocs,  l’exposition de Gioni réunit quelque 150 artistes et couvre une période allant des débuts du XXe siècle à nos jours. « Le Plan Auriti n’a jamais été réalisé, bien sûr », explique Massimiliano Gioni, « mais le rêve universel, qui embrasse toutes les récoltes de la connaissance tout au long de l’histoire de l’art et de l’humanité, comme celui excentrique de Auriti, est à relier aux nombreux autres artistes, écrivains, scientifiques et prophètes auto-proclamés qui ont essayé, souvent en vain, de façonner une image du monde qui reflètera son infinie variété et sa richesse. Aujourd’hui, alors que nous sommes aux prises avec un flot constant d’informations, de telles tentatives de structurer les connaissances en systèmes « all-exclusives » semblent encore plus nécessaires et encore plus désespérées… » La perspective historique et le besoin d’ouverture sur l’histoire de l’humanité sont devenues des données de plus en plus importantes dans les projets des commissaires de la Biennale, du « Plateau de l’Humanité » d’Harald Szeemann en 2001(qui était, excusez du peu, la seconde Biennale consécutive sous son commissariat !) à « Illuminazioni » de Bice Curiger en 2011…pour ne citer que les commissaires helvétiques – chauvinisme oblige !

Et n’oubliez pas de compter dans votre emploi du temps le programme « off », où rivalisent notamment collections et splendeurs retrouvées des palais historiques : ainsi les fondations font également leurs shows, comme le Palazzo Grassi et la Punta della Dogana où s’expose la collection Pinault, ou la Fondazione Prada a Ca’ Corner della Reggina, incontournable cette année avec la reconstitution de l’exposition séminale « When attitudes become form » réalisée par Harald Szeemann à la Kunsthalle de Berne en 1969! Le Palazzo Venier dei Leoni qui abrite la Collection Peggy Guggenheim, la première de ces grands noms à s’installer dans la lagune (fin 1948 déjà), vaut toujours le détour, que vous n’y soyez jamais allés ou pas retournés depuis longtemps.

– Carole Haensler Huguet

INFOS PRATIQUES:

Le Palais encyclopédique

Exposition internationale d’art

Venise, Giardini – Arsenale

du 1er juin au 24 novembre 2013

Horaires : de 10.00 à 18.00 heures (fermé le lundi, excepté le lundi 3 juin et le lundi 18 novembre 2013)

Infos sous: http://www.labiennale.org/en/art/

Pavillon national suisse et Salon suisse (événement collatéral) :

voir sous http://www.biennials.ch/home/Projects.aspx

 « When Attitudes Become Form: Bern 1969/Venice 2013 »

du 1er juin au 3 novembre 2013

Horaires : de 10.00 à 18.00 heures (fermé le mardi)

Fondazione Prada

Ca’ Corner della Regina