Hiroshi Sugimoto, le temps de la lumière et de l’ombre

Hiroshi Sugimoto, ça vous dit peut-être quelque chose ? soit parce que vous pensez à la pochette de «  No line on the horizon » de U2 (2009), soit parce que vous avez été séduit par le carré Hermès édité à l’été 2012 (une édition de vingt foulards tirés à 7 exemplaires chacun à redécouvrir ici), soit parce que vous étiez récemment à Paris Photo ou encore parce que vous êtes passé du côté du Locle, le Musée des Beaux-Arts exposant actuellement une sélection d’une douzaine de « Seascapes »  et « Theaters » …ou peut-être tout simplement parce que l’artiste compte tout de même parmi les photographes les plus cotés du marché actuellement.

Quant à moi, c’est en m’offrant mon premier cadeau de Noël − oui, nous ne sommes peut-être qu’en novembre, mais j’ai toujours aimé appliquer le dicton « on n’est jamais mieux servi que par soi-même » − que m’est venue l’envie de me replonger dans l’univers de Sugimoto. En parcourant les pages de ce très beau livre photo qui reproduit sa série des « Theaters » de 1976 à aujourd’hui, je me suis rappelée ce qui à l’époque − j’ai découvert son travail au début des années 2000, quand j’ai commencé à travailler pour une collection privée d’art contemporain − m’avait tant fasciné devant ces écrans à la fois lumineux et vide. Cette série a pour objet des salles de cinéma, d’anciens théâtres transformés en salles de cinéma : les premières photographies sont réalisées à New York, puis la série s’étend aux Etats-Unis et inclut également des Drive-in, avant d’aborder également le Canada, l’Australie, le Japon ou le continent européen (Vienne, Paris, Milan, Göteborg) et s’enrichit plus récemment, depuis 2013, des théâtres italiens (Sienne, Ferrare, Mantoue, etc.) et de salles en ruines. Au cœur de la scénographie : l’écran, d’une luminosité intense mais vide d’image(s)…et pourtant, c’est bien un film qui a été photographié, mais le temps de pose pour la prise de vue est calqué sur la durée du film. Ainsi les 170’000 images (un long-métrage comprend 24 images par seconde) se résument à un écran blanc qui devient l’unique source de lumière pour découvrir le contexte dans lequel se joue ce temps suspendu. Il y a dans les « Theaters » quelque chose de l’esthétique du film noir américain des années 1940 et 1950 ; le drame ici est l’absence d’images, comme si la totalité d’un vécu se résume à un néant. Dans un de ses cahiers de note des années 1970, l’artiste avait inscrit: « Au moment où la lumière pénètre dans l’appareil, l’ombre s’étend sur la réalité. Cette ombre se modèle naturellement sur les parties éclairées, et une forme apparaît. La forme ainsi obtenue se fait porte-parole de l’existence du monde, tout en restant elle-même chargée d’ombre. » J’avais enfin ma réponse: c’est au final la dimension existentielle, voire sociologique qui m’a en premier interpelé dans ces photographies. Ces cinémas sont non seulement sans images mais également sans âme qui vive, parfois complètement délabrés, sortes de vanités d’ une culture qui disparaît. Elles m’évoquent encore l’homme déconnecté de son présent. J’étais en fait sensible à cette réflexion sur le temps, qui est au cœur des différents thèmes explorés par Sugimoto, qu’ils s’agissent des « Potraits » , des « Theaters », ou des « Seascapes » ), le temps et son corollaire, la mort. Il le dit bien lui-même d’ailleurs : « Le temps, le sens du temps, le passage du temps, c’est la conscience. On doit d’abord regarder en arrière avant d’imaginer le futur. Tout comme il est fondamental de savoir d’où vient notre esprit, explique-t-il. Nous sommes si loin de la nature et de l’origine des choses, aujourd’hui » . Et ce n’est à coup sûr pas un hasard si son exposition au Palais de Tokyo en 2014 s’intitulait « Aujourd’hui, le monde est mort ».

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Il y a une grande poétique dans le travail de Hiroshi Sugimoto, où se rencontrent culture japonaise et américaine. Après des études dans un environnement « très occidentalisé finalement », dit-il, puisqu’il suit notamment des cours de sociologie et de sciences politiques à l’université catholique de Saint-Paul à Tokyo, l’artiste s’installe à Los Angeles avant de s’établir définitivement au milieu des années 1970 à New York. Il vit aujourd’hui entre New York et Tokyo. Ses premiers travaux sont des « Dioramas » : arrivé à New York en 1974, il commence par le tour touristique et reste frappé par les mises en scène du musée d’histoire naturelle; il fait surtout l’expérience qu’au travers de l’oeil photographique, ces mises en situation parfaitement artificielle apparaisse comme réelle. Il est d’ailleurs presque ironique de voir trois de ces « Dioramas » à la Fondation Cartier à Paris dans l’exposition « Le Grand Orchestre des Animaux » (à voir jusqu’au 8 janvier), exposition qui tend à nous immerger dans le monde animal notamment par des enregistrements en situation réelle.

On connaît Sugimoto avant tout comme photographe, mais il ne limite pas sa pratique de l’art à ce moyen: il a par exemple présenté en parallèle de la Biennale d’architecture de Venise en 2014 un « Salon de thé Mondrian » sur l’île de San Giorgio Maggiore; ce pavillon s’inspire des principes édictés au XVIe siècle par le maître de cérémonie du thé Sen no Rikyu pour la construction de salons de thé. L’architecture associe la tradition de l’artisanat italien (verre, mosaïques) et la précision technologique japonaise ainsi que du bois de cèdres venu de la région de Tohoku, celle frappée par le tremblement de terre et le raz-de-marée en 2011.

Hiroshi Sugimoto démontre que l’on peut être poétique, esthétique, existentialiste et un artiste réellement aux prises avec son temps.

 – Carole Haensler Huguet

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Informations pratiques:

Hiroshi Sugimoto

6 novembre 2016 – 29 janvier 2017

Musée des Beaux-Arts du Locle, Marie-Anne-Calame 6, 2400 Le Locle, Suisse

www.mbal.ch

Le Grand Orchestre des Animaux

2 juillet 2016 au 8 janvier 2017

Fondation Cartier pour l’art contemporain

261, boulevard Raspail, 75014 Paris, France

www.fondationcartier.com

Hiroshi Sugimoto: Theaters

2016. Text by Hiroshi Sugimoto. Published by Damiani/Matsumoto Editions pour l’édition originale en langue anglaise; Editions Xavier Barral, Paris pour l’édition française.

Pour plus d’informations: http://www.sugimotohiroshi.com/index.html

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hiroshi-sugimoto-glass-tea-house-mondrian-hiroshi-sugimoto-and-new-material-research-laboratory-courtesy-le-stanze-del-vetro-foto-enrico-fiorese

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Photos:

1.U.A. Walker Theater, New York, 1978 © Hiroshi Sugimoto, Courtesy Galerie Koyanagi

2. Carribean Sea, 1990 © Hiroshi Sugimoto, Courtesy Galerie Koyanagi

3. Hiroshi Sugimoto. Glass Tea House Mondrian © Hiroshi Sugimoto and New Material Research Laboratory. Courtesy LE STANZE DEL VETRO. Foto Enrico Fiorese

4. Vue d’exposition de l’exposition Le Grand Orchestre des Animaux, Fondation Cartier pour l’Art contemporain ©Lumento

5. Teatro dei Rozzi, Siena, 2014 © Hiroshi Sugimoto, Courtesy Galerie Koyanagi

 

 

2 Comment

  1. “Maaf, Cik Puan. Saya sudah di bilang enggak boleh kejut, Cik Puan.” Jawab bibik nya pantas.

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