Incontournable : Tenue correcte exigée aux Arts Décoratifs, Paris

Non, non, non, je ne me suis point égarée dans le no man’s land de l’art contemporain ! Mes dernières visites d’expositions m’ont cependant emmenées vers d’autres rivages, suivant les méandres des arts décoratifs. Ne vous ai-je donc jamais dit que je suis une inconditionnelle du Mudac à Lausanne et du Musée des Arts décoratifs à Paris? Je me rattrape donc aujourd’hui.

« Les grands scandales qui rythment la mode rappellent à propos combien les battements de l’Histoire se font et se défont aussi au fil des révolutions vestimentaires, ses tabous qui tombent, des attitudes nouvelles qui remettent en question les ordres établis, une aventure de liberté en somme. Et cette histoire de la mode ne se nourrit pas uniquement d’une suite d’évolutions stylistiques ou allers-retours esthétiques, elle vit de soubresauts et de nombreux combats qui voient les créateurs répondre aux aspirations de nouveau et de moderne des hommes et des femmes, ou les devancer en saisissant ce qu’est l’humeur du temps, le ‘Zeitgeist’ », dixit Pierre-Alexis Dumas, président des Arts Décoratifs dans son introduction au catalogue « Tenue correcte exigée. Quand le vêtement fait scandale ».

Il y a des scandales de mémoire publique pour ma génération et celle de nos parents : la mini-jupe, qui apparaît aux Etats-Unis dans les années 1960 mais dont l’histoire remonte aux années 1920, ou le bikini qui apparaît pour la première fois en 1946 (dont vous nous parlions ici…) mais saviez-vous que si la création du smoking pour femme par Yves Saint-Laurent en 1966 entérinait définitivement le pantalon dans la garde-robe féminine, en France, ce n’est qu’en 2013 qu’un décret abroge la loi de 1800 et autorise les femmes à le porter en toutes circonstances ? Et pour la précision, voici donc l’extrait dudit décret : « toute femme, désirant s’habiller en homme, [devrait] se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ; [laquelle] ne [serait] donnée que sur le certificat d’un officier de santé […] ». Et si le pantalon est bel est bien devenu unisexe, la jupe a encore du chemin : le port de la jupe pour l’homme contemporain occidental tient du franchissement d’un tabou. Et pourtant, kilt, caftan, djellaba, sarong sont des vêtements d’homme qui ont la forme de la robe ou de la jupe et qui ne porte pas à scandale. Elle apparaît d’ailleurs la même année que le smoking pour femme, soit en 1966, sous le ciseau du couturier Jacques Esterel…mais comme le combat du pantalon était celui de l’égalité des sexes, la victoire du pantalon marque la jupe du sceau de l’asservissement féminin…qu’elle soit portée par David Bowie ou Mike Jagger, pour qui il s’agit de mettre en avant la singularité voire l’excentricité, n’arrange pas les choses. Si la jupe pour homme est bien présente dans des films de science-fiction, depuis quelques années, il semblerait bien que la science-fiction rejoigne la réalité… la révolution de la jupe pour homme serait-elle en marche ? Affaire à suivre !

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Mais revenons à une perspective historique : moi, c’est le fameux portrait de Marie-Antoinette en chemise de mousseline blanche peint par Elisabeth Louise Vigée-Lebrun (1755 – 1842), grande portraitiste à la cour de France, que je tenais à voir…soit l’objet de l’un des premiers scandales qui entoura la dernière Reine de France, Marie-Antoinette.

Bon, c’est là que je vous avoue que j’ai toujours rêvé de porter la tenue d’étiquette à la cour du XVIIIe, tenue voulue pour seoir à l’apparat de Versailles et au code édicté par Louis XIV, le Roi Soleil tout de même : niveau 1,  baleine et paniers ; niveau 2, jupe et pièce d’estomac, dont le but est de masquer la nudité du corps baleiné ; enfin le manteau ou robe du dessus. Nous parlons ici de la « robe à la française », autant dire à la versaillaise…et Versailles d’hier et d’aujourd’hui, sa galerie des glaces, sa galerie de l’Histoire, ses jardins, son Petit Trianon − soit dit en passant restauré grâce au généreux mécénat de la marque horlogère Bréguet − et ses expositions de Jeff Koons, Giuseppe Penone (à relire ici) et Olafur Eliasson, ça, c’est mon monde !

Mais revenons à nos moutons, que dis-je, à nos codes et révolutions vestimentaires : le portrait de Marie-Antoinette par Vigée Le Brun fit donc scandale. En 1783 et pour sa première participation au Salon (soit à l’exposition officielle de l’Académie royale de peinture et de sculpture), l’artiste présente un portrait de Marie-Antoinette en tenue d’intérieur coiffée d’un chapeau de paille ; pour l’artiste et son modèle, il s’agit de se montrer en toute simplicité, et c’est bien plus proche de l’univers que Marie-Antoinette tentait d’entretenir autour d’elle ; mais pensez donc, comment la Reine de France se permet-elle de se montrer dans ce simple appareil, quel manquement à l’étiquette! Aujourd’hui cela donnerait Hollande non seulement en vespa dans Paris, mais qui plus est en training!!! Ou des photos officielles d’Angela Merkel en chemise de nuit ! On les comprend donc. Le portrait est donc substitué après quelques jours par le portrait de la Reine Marie-Antoinette, dit « à la rose » (1783). Et dès lors, le prix des portraits d’Elisabeth-Louise Vigée Le Brun s’envolent. Jolie ironie du sort!

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Je fais la grande enjambée jusqu’au dernier des trois chapitres de l’exposition, soit « les défilés chocs » qui ont défrayé la chronique de 1980 à 2015, comme par exemple la collection Highland Rape d’Alexander McQueen (automne-hiver 1985-1996), John Galliano chez Dior s’inspirant des sans-abris (printemps-été 2000) ou plus récemment la collection Sphinx de Rick Owens dévoilant l’anatomie masculine (printemps – été 2015). Mais le premier scandale de la série m’intéresse tout particulièrement : les collections printemps – été 1983 de Rei Kawakubo et Yohji Yamamoto qui introduisent le « non fini », le déchiré, des collections qui introduisent l’ampleur, la destruction, face au coupé-cousu et aux jeux d’asymétrie de la tradition européenne. Leur travail sur la matière même du vêtement m’évoque les interventions du groupe japonais Gutai, né au milieu des années 1950. Gutai est né dans le Kansaï, région se trouvant au centre de la principale île du Japon Honshu, et pour sortir des carcans étriqués de la tradition introduit la performance dans l’art japonais : lors de la deuxième exposition Gutai, Saburo Murakami avait installé une succession de sept châssis recouverts de papier craft couvert d’or, panneaux qu’il traversait et donc déchirait avec son corps. Dépassement de la peinture, destruction à la néo Dada, déconstruction, dimension éphémère, rencontre des arts de la scène et des beaux-arts, en résumé. Autre exemple, Tanara Atsuko a travaillé sur le développement des sens de l’ouïe, du toucher et de la vue et est surtout célèbre pour avoir revêtu en 1956 un manteau d’ampoules électriques − l’oeuvre originale a été perdue, mais une réplique fidèle et authentique a été acquise par le Centre Pompidou pour ses collections en 1999… et là aussi, Gutai, c’est le scandale dans le milieu de l’art. Ah, ces irrévérencieuses avant-gardes! Et les voilà qui réapparaissent dans la mode quelque 25 ans plus tard. Chassez le naturel et il revient au galop dit le dicton.

Je ponctuerai ce post par la question suivante − très pertinente et qui me turlupine chaque fois que je m’arme de mon fer − pourquoi repassons-nous donc nos vêtements ??? L’histoire du « repassage à chaud » remonterait à la Renaissance, mais c’est en 1913 qu’un certain Léo Trouilhet crée le premier fer électrique qui sera commercialisé sous sa marque Calor en 1917. Tout n’est qu’histoire de pli construit, comme par exemple le pli frontal du pantalon qui longe la jambe du haut de la cuisse jusqu’à la cheville et qui apparaît en 1880, et de « mauvais pli », soit un pli naturel qui « trahit » notamment le corps sous le vêtement ; le négligé c’est l’intimité, soit ce que la bonne tenue interdit de révéler. Même les plis de la chemise de mousseline de Marie-Antoinette étaient savamment structurés ! Le repassage, c’est en fin de compte une histoire de bonnes mœurs, tenez-le vous pour dit.

Ne voici qu’un aperçu, quelque peu autoréférentiel je vous le concède, de cette riche et incontournable exposition « Tenue correcte exigée » aux Arts Décoratifs à Paris, à voir jusqu’au 23 avril 2017.

– Carole Haensler Huguet

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Informations pratiques

Tenue correcte exigée, quand le vêtement fait scandale

1er décembre 2016 – 23 avril 2017

Musée des Arts Décoratifs

107, rue de Rivoli, 75001 Paris, France
www.lesartsdecoratifs.fr

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michele-bernardini-1946

 

Légendes images:

  1. Tenue correcte exigée, quand le vêtement fait scandale, affiche
  2. E. Vigée-Lebrun, Marie-Antoinette, portraits à la rose, 1783
  3. Dior by John Galliano, inspiration « sans abris », haute couture printemps-été 2000, © Guy Marineau + Yohji Yamamoto, manteau, printemps-été 1983, © Associated Press / Metropolitan Museum of Art
  4. Concours maillot de bain, piscine Molitor, 1946, Micheline Bernardini en bikini Louis Réard

 

 

1 Comment

  1. I do accept as true with all the concepts you’ve presented in your post. They’re very convincing and can definitely work. Nonetheless, the posts are very brief for novices. May you please lengthen them a bit from subsequent time? Thank you for the post.

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