Deux créatrices suisses à l’honneur du Festival de Hyères 2017

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Sur un fond méditerranéen, le festival de la mode et de la photographie de Hyères réunit chaque année, à la fin du mois d’avril, le petit monde de la mode afin de découvrir le travail des designers les plus ‘hot’ du moment. Entre bains de soleil et verres de rosé, ce festival influent permet aux stylistes émergeants de présenter leur collection à un jury de professionnels et permet même de lancer une carrière, tels que l’ont montré Anthony Vaccarello, désormais chez Saint Laurent, ou encore Felipe Oliveira Baptista, directeur artistique de Lacoste. Au sein de l’iconique Villa Noailles, les quatre jours de festivités exposaient les dix collections des finalistes internationaux de la compétition, invités à défiler entre une série d’évènements autour de la mode et de la photographie.

Pour cette 52e édition, le jury présidé par Bertrand Guyon, directeur artistique de la maison Schiaparelli, a choisi de remettre le Grand Prix du Jury Première Vision à la créatrice suisse Vanessa Schindler, diplômée de la Haute Ecole d’Art et de Design de Genève. En guise d’accompagnement, elle reçoit une bourse de 15’000 euros et l’occasion de travailler sur une collection de cinq silhouettes avec les Ateliers des Métiers d’Art de Lesage à Paris.

« Je réalise seulement maintenant l’ampleur de ce prix au niveau de la médiatisation de mon travail mais aussi des différentes opportunités qui en découlent. » m’a confié Vanessa. « Cette année va être chargée en terme de voyages, d’expositions et présentations de mon travail, de développement d’un nouveau projet avec le soutien des différents sponsors du festival de Hyères ainsi que de rencontres. L’idée pour moi est donc de présenter une nouvelle collection l’année prochaine à Hyères. » Dans sa collection Urethane Pool, Chapitre 2, Vanessa s’est intéressée à l’uréthane, un liquide qui durcit et se fond dans le tissu pour créer des formes transparentes. Une prouesse technique qui lui ont également valu le prix du public et de la ville d’Hyères.

Cependant, ce n’est pas une mais deux créatrices suisses qui ont remporté un prix cette année. Egalement ex-étudiante mode à la HEAD, Marina Chedel a reçu le Grand Prix du Jury Accessoires de Mode en collaboration avec Swarovski et une bourse de 15’000 euros qui lui permettront de réaliser une nouvelle collection de chaussures. Je l’ai rencontrée à Londres, où elle a fini son Master en décembre 2016, quelques jours après sa victoire. Elle m’a parlé de sa collection inspirée des montagnes suisses, mais aussi de ses recherches de travail actuelles qu’elle doit d’effectuer en dehors de son pays natal, faute d’opportunité dans son milieu, et des difficultés à commencer une carrière dans le monde de la mode.

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JSBG – Raconte-moi ton expérience au festival de Hyères. Quelle était ta réaction lorsque tu as reçu le prix Swarovski ? Marina Chedel – Le festival était un peu comme une colonie de vacances, car avec les 10 finalistes accessoires on s’est tout de suite bien entendu et on s’est lié comme une grande famille. On a vécu les hauts et les bas du festival ensemble et ça nous a vraiment soudés. Je ne m’attendais pas du tout à recevoir le prix. En même temps, nous étions 10 collections complètement différentes, tout le monde avait ses points forts, donc ça dépendait vraiment du jury et ce qui les avaient touchés ou non. Je me rappelle avoir trébuché en allant recevoir le prix, j’allais presque m’écrouler tellement je tremblais ! C’était un grand mélange d’émotions, surtout devant tous les photographes et les centaines de personnes qui me regardaient.

Que penses-tu de Vanessa, la suissesse qui a gagnée le Grand Prix : amie ou ennemie ? Vanessa c’est ma pote. J’ai fait sa ligne de chaussures pour sa collection de Bachelor pendant qu’on étudiait à la HEAD. C’est dingue qu’on se retrouve là maintenant, elle avec sa collection vêtement et moi avec ma collection chaussure. Du coup, c’est trop bien de gagner avec Vanessa et elle le mérite amplement !

Pourquoi t’être inspirée des montagnes suisses ? Es-tu très attachée à tes racines ? J’ai tout de suite sentie que je voulais m’en inspirer lorsque j’ai commencé à travailler sur ma collection. Mon père est guide de montagne, j’ai donc grandi dans ce milieu et j’en ai été intriguée depuis toujours. Cette collection est un hommage à mon père et au fait que je n’aie pas suivi ses pas. C’est donc ma vision de la montagne en tant que designer et la seule façon dont je peux rendre tout ce qu’elle et mon père m’ont appris. Je ne suis pas particulièrement attachée à mes racines. Même si j’ai fait une collection sur la Suisse et ses paysages, je suis plutôt attachée à l’expérience que j’ai passée dans ces endroits là plutôt qu’au pays en lui-même.

Pourquoi être venue à Londres ? Qu’est-ce que la ville t’inspire ? À la base je n’aimais pas vraiment Londres en tant que ville, j’y suis seulement venue pour faire mon Master à la London College of Fashion qui est l’un des meilleurs. Maintenant je suis vraiment amoureuse de Londres et je n’ai plus envie de partir. Ce qui me plaît c’est la dynamique, le non stop et la folie… tout est de la folie !

Quelle est la différence entre la HEAD à Genève et la London College of Fashion ? La HEAD nous forme à être des machines de guerre. En comparaison aux autres étudiants, on bosse dur, bien et vite et ça se voit quand on est en stage. Elle nous pousse à créer un photoshoots, des accessoires et ainsi être au courant de toutes les étapes dans l’établissement d’une collection, et tout ça dans la même marge de temps que les autres écoles. Du coup, je suis arrivée à Londres en étant une machine de guerre et j’ai dû apprendre à travailler différemment ; j’ai travaillé sur mon projet pendant un an au lieu de quatre mois. Tout est donc beaucoup plus approfondi, chaque système a été travaillé et recherché. Je n’aurais jamais pu faire cette collection en seulement quatre mois, c’est impossible !

Parle-moi un peu plus de ta collection « Over the Peak ». L’idée était d’accessoiriser un accessoire et de créer des systèmes de coulissement sans que les pièces ne se séparent. Je me suis aussi inspirée des crampons en créant une semelle en bois avec un levier qui laisse sortir les crampons quand on le tourne. J’avais envie de rendre le bois flexible, c’est-à-dire pouvoir marcher avec normalement, et c’est tout un système d’injection de silicone à l’intérieur du bois et de découpage du bois au bon endroit pour garder une certaine flexibilité. Avec la chaussure « Mont Blanc » par exemple, il y a plusieurs étapes : c’est une photographie satellite de la montagne qui a été retravaillée en 3D pour donner la forme de la semelle. Elle a ensuite été découpée en 2D et redessinée pour découper 105 pièces aux lasers que j’ai dû assembler à la main. Pour la 8e pièce, j’ai dû inclure des Swarovski et, en sortant de ma zone de confort, j’ai pris beaucoup de plaisir à la faire malgré mes réticences de départ.

Pourquoi t’être dirigée vers les accessoires et le design de chaussures après un passage par la mode féminine ? En étant à la HEAD j’ai découvert que je prenais plus de plaisir à créer des accessoires et j’ai toujours été attirée par la technique et le fait d’apprendre de nouvelles choses. La chaussure était un mystère que j’avais envie d’approfondir. La HEAD nous pousse à être des directeurs artistiques et à savoir tout faire alors que je voulais vraiment me spécialiser lors de mon Master.

Comment appréhendes-tu ta carrière désormais ? Le fait que les stagiaires soient mal payés voir pas payés alors qu’on bosse comme des malades, ce genre de choses me pose pas mal de problème dans le monde de la mode. Être obligé de se faire saigner pour faire ce qu’on aime c’est un peu exagéré et donc maintenant j’ai des conditions ; je ne vais pas prendre un boulot qui ne me paie pas assez pour que je puisse vivre, car ça existe ! En même temps, le prix me permet de faire une nouvelle collection et c’est vraiment excitant. Vu que je suis en train de chercher un boulot, ce sera un poste où je n’aurai probablement pas beaucoup de créativité car j’arrive en tant que Junior Designer ou même stagiaire, en étant à la dernière pièce de l’échelon. Pouvoir travailler dans le milieu et en même temps créer ma propre collection sera un moyen de me soulager et de m’exprimer librement.

– Morgane Nyfeler

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